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Qu'est-ce que la Négritude ?

D'après Léopold Sédar Senghor 1971
Extrait de "l'Année francophone internationale" 1997

 

 

 

 

Le terme de négritude a été souvent contesté comme mot avant de l’être comme concept. Et l’on a proposé de lui substituer d’autres mots : mélanité, africanité. On pourrait continuer. Et pourquoi pas éthiopité ou éthiopianité ? Je suis d’autant plus libre de défendre le terme qu’il a été inventé, non par moi comme on le dit souvent à tort, mais par Aimé Césaire.


(Il y a, tout d’abord, que Césaire a forgé le mot suivant les règles les plus orthodoxes du français. Je vous renvoie à la grammaire française de Maurice Grévisse, intitulée Le Bon Usage et aux deux études que l’Université de Strasbourg a consacrées aux suffixes en –ité (du latin –itas) et en –itude (du latin –itudo). Etudes que m’a communiquées mon ami le professeur Robert Schilling. Ces deux suffixes, employés avec la même signification dès le bas latin, servent aujourd’hui à former des mots abstraits tirés d’adjectifs. Ils expriment la situation ou l’état, la qualité ou le défaut, et la manière de les exprimer. C’est ainsi que le Petit Robert définit le mot latinité : " 1° manière d’écrire ou de parler latin. Caractère latin ; 2° (1835) le monde latin, la civilisation latine. L’esprit de la latinité . " Sur ce modèle, on pourrait aussi bien définir la négritude : " Manière de s’exprimer du Nègre. Caractère nègre. Le monde nègre, la civilisation nègre. " Non pas fondateurs, mais premiers défenseurs de la Négritude en France, Césaire, Damas et moi n’avons jamais dit autre chose).


Pour revenir donc à la Négritude, Césaire la définit ainsi : " La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture. "Ce texte est d’autant plus intéressant que, dans sa brièveté, il contient deux définitions complémentaires du concept. En effet, […] le mot - et, partant, le concept – a un double sens : subjectif et objectif.


Objectivement, la négritude est un fait : une culture. C’est l’ensemble des valeurs – économiques et politiques, intellectuelles et morales artistiques et sociales – non seulement des peuples d’Afrique noire, mais encore des minorités noires d’Amériques, voire d’Asie et d’Océanie. Je parle des peuples d’Afrique noire qui bâtirent les civilisations, élaborèrent les arts qu’historiens, spécialistes de sciences humaines, critiques d’art découvrirent et commencèrent d’exalter au début du siècle. Pour ne pas insister sur les négro-américains, dont les ancêtres venaient d’Afrique, les anthropologues, ethnologues et sociologues ont souvent signalés des affinités de civilisation entre Noirs d’Afrique, noirs d’Asie et Noirs d’Océanie. Les écrivains grecs les avaient déjà signalées, qui appelaient les uns et les autres Ethiopiens, distinguant seulement les " orientaux " (asiatiques) des " occidentaux " (africains). N’est-il pas significatif que l’écriture des premières civilisations indiennes – celles de Mohen-Daro et de Harappa - , qui florissaient 2500 ans avant Jésus-Christ, servît à exprimer des langues dravidiennes : des langues de Noirs ?


Subjectivement, la Négritude, c’est " l’acceptation de ce fait " de civilisation et sa projection, en prospective, dans l’histoire à continuer, dans la civilisation nègre à faire renaître et accomplir. C’est en somme la tâche que se sont fixés les militants de la Négritude : assumer les valeurs de civilisation du monde noir, les actualiser et féconder, au besoin avec les apports étrangers, pour les vivre par soi-même et pour soi, mais aussi pour les faire vivre par et pour les Autres, apportant ainsi la contribution des Nègres nouveaux à la Civilisation de l’Universel.


Il est donc entendu que, dans le présent exposé, le mot Négritude vise le concept dans son acceptation la plus générale, englobant ainsi tous les mouvements culturels lancés par une personnalité noire ou par un groupe de Nègres : aux Etats-Unis, mouvements de Niagara et de la Negro-Renaissance ; aux Antilles, mouvement de l’Ecole haïtienne ; en Afrique, mouvement anglophone de l’African Personality, aux Antilles et en Afrique, mouvement francophone de la " Négritude ". Je mettrai le mot entre guillemets pour désigner ce dernier mouvement.


La querelle de la Négritude, par-delà le vocabulaire, est née de plusieurs raisons, qui touchent au fond des choses : à la problématique du concept. Ce sont , outre l’ambivalence du terme, les différends entre anglophones et francophones, négro-américains et négro-africains. Et aussi le conflit entre générations – sans oublier que la querelle fut d’abord soulevée et continue d’être alimentée par les Blancs de tous bords.


Je commencerai donc par être d’accord avec Tchicaya U Tam’si lorsqu’on lui demande : " Qu’est-ce que la Négritude ? " et qu’il répond : " la Négritude est une affaire de génération et d’école aussi. Je suis d’une autre génération et d’une autre école aussi. Je suis d’une autre génération et d’une autre école, et je suis un rieur qui ne peut résister à l’envie de pouffer de rire à chaque leçon que l’on veut me donner. " Tchicaya ne renie donc pas la Négritude ; il veut seulement y apporter sa contribution, librement. Et il le fait magnifiquement, car sa poésie est l’une des plus neuves du continent, tout en restant nègre, voire congolaise.


Mais voici Wole Soyinka qui nous dit : " Un tigre ne proclame pas sa tigritude, un tigre saute. " Je vous renvoie à l’Histoire de la Littérature néo-africaine par Janheinz Jahn, l’Allemand. Celui-ci, aux pages 242 et 243 de l’édition française, nous fait remarquer que les critiques blancs s’étaient déjà empressés de faire disparaître la proposition essentielle – " le tigre saute " - pour, une fois de plus, semer la discorde entre partisans africains de la " Négritude " et de l’African Personality. Mais laissons la parole à l’écrivain nigérian, cité par Jahn : " Je voulais distinguer la propagande et la véritable création poétique. Je disais, en d’autres termes, qu’une qualité poétique positive qu’on attendait de la poésie était la qualité poétique intrinsèque, et non pas simplement une étiquette. "


En vérité, le débat est ancien : il remonte à l’aube du mouvement. Du Bois se déclarait fier d’être un " propagandiste ". Cependant, Alain Locke, son fils spirituel, préférait " choisir l’art et mettre de côté la propagande ". Nous avons connu les mêmes discussions parmi les francophones entre les années 30 et 40. Et je penchais pour la solution préconisée pas Soyinka. Voici ce que j’écrivais, en 1948, sur David Diop, trop tôt enlevé à notre amitié : "Nous ne doutons pas qu’avec l’âge David Diop n’aille s’humanisant. Il comprendra que ce qui fait la négritude d’un poème, c’est moins le thème que le style, la chaleur émotionnelle qui donne vie aux mots, eux non plus, d’autre prétention…"


Le débat n’est donc pas entre "négritude" et "tigritude", et Mphahlele ne me choque pas outre mesure quand il recommande un "réalisme individuel", car, s’il s’agit d’un Nègre, il ne peut, en étant soi, qu’exprimer " sa manière d’être nègre ". Tant il est vrai que le zèbre ne peut se défaire de ses zébrures ni le tigre de sa tigritude, et qu’on ne dépasse ses déterminations ethniques et historiques – ce qui est le propre de l’artiste – qu’en allant dans leur sens.


Le vrai débat n’est pas là. Il est entre les hommes de culture et les hommes de politique, entre l’idéologie de la Négritude et les idéologies qui, en Europe, en Asie et en Amérique, sont au service des impérialismes en lutte pour la domination du monde. On l’a bien vu au Festival panafricain d’Alger.


De fait, les grands journaux et revues du monde blanc se sont tous réjouis de voir la Négritude attaquée par des Nègres, et ils ont monté le fait en épingle. Sans parler des réactions du monde jaune, qui pour être plus discrètes, n’en furent pas moins attentives.


C’est un des nôtres, le philosophe Gaston Berger, un métis né à Saint Louis du Sénégal, à la fin du siècle dernier, qui a fondé la Prospective, cette science qui permet d’étudier l’évolution future du monde pour la prévoir. Celle-ci nous enseigne, essentiellement, que la civilisation du XXIème siècle sera celle de l’universel, à laquelle chaque ethnie, chaque nation, pourra apporter sa contribution. Je dis " pourra ", car il n’est pas inéluctable que chacun soit, comme l’écrivait Césaire, " présente au rendez-vous du donner ". Seules y seront présentes, contribueront à bâtir la Civilisation de l’Universel et les nations qui croient avoir un message que nulle autre ne possède et qui veulent, consciemment, proférer ce message. C’est ici que la Négritude comme sujet rejoint de la Négritude comme objet. Depuis le début du siècle, en effet, les militants de la Négritude ont commencé de proférer nos valeurs de civilisation, et d’agir dans le sens de leur parole – car tout art est Parole – et d’aider à bâtir une civilisation plus humaine parce que faite de différences nécessaires : des différences complémentaires des ethnies et des nations.

 

 
 
 
 
 
 
 
 

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